« Il reste à mettre en place un dispositif qui traite tous les problèmes liés à l’élévation de la mer »


Les risques liés à l’effondrement de l’Antarctique ouest projettent les stratégies d’adaptation dans une nouvelle forme d’urgence, selon Gonéri Le Cozannet, chercheur au BRGM et coauteur du rapport du groupe 2 du Giec.

   

« Il reste à mettre en place un dispositif qui traite tous les problèmes liés à l'élévation de la mer »

Gonéri Le Cozannet
Chercheur au BRGM et coauteur du rapport du groupe 2 du Giec

   

Actu-Environnement : Quelles sont les nouveaux éléments mis en avant dans le dernier rapport du Giec en matière d’adaptation ?

Gonéri Le Cozannet : Les nouveaux enjeux soulignés par le dernier rapport du Giec portent sur la durée nécessaire à l’adaptation à l’élévation du niveau de la mer. Le fait que cette adaptation soit une urgence est un aspect qui a commencé à prendre de l’ampleur entre le 5e et le 6e rapport du Giec. Nous sommes donc face à deux urgences : l’urgence de stabiliser la hausse des émissions des gaz à effet de serre, et l’urgence de l’adaptation. Ce qui motive vraiment cette dernière, c’est le temps nécessaire. Certains projets, comme l’édification de barrières estuariennes, par exemple à Londres, ou à l’entrée du lagon de Venise, durent extrêmement longtemps, jusqu’à une quarantaine d’années. Ce temps, c’est celui des projets d’ingénierie, mais c’est aussi celui de la gouvernance de l’adaptation : les institutions, la règlementation, la concertation sur la recomposition territoriale… Toute cette gouvernance met des décennies à se mettre en place. Les plans de prévention des risques littoraux sont le principal dispositif réglementaire prenant en compte le niveau de la mer, qui ne cesse d’évoluer depuis 1997. Il reste à mettre en place un dispositif qui traite tous les problèmes liés à l’élévation du niveau de la mer.

AE : Peut-on encore contrôler l’élévation de ce niveau et est-on aux commandes du climat et jusqu’à quel point ?

GLC : Aujourd’hui, le climat est réchauffé de 1,1 °C, voire plus, car les aérosols le refroidissent légèrement. La totalité de ce réchauffement climatique est liée aux émissions de gaz à effet de serre. Comme l’homme est le principal moteur du changement climatique actuel, il contrôle déjà le climat. Si on reste en dessous de 2 °C, les projections nous indiquent que l’on stabilise l’élévation du niveau de la mer à peu près à 4 mm par an. Le risque est l’effondrement de l’Antarctique de l’ouest. Les calottes marines sont en contact direct avec l’océan qui se réchauffe. Et ces calottes sont potentiellement instables. Elles peuvent donc contribuer très rapidement, à l’échelle du siècle, à une élévation de 1,70 mètre. En respectant le plafonnement à 2 °C, on peut atténuer ce risque d’effondrement.

AE : Comme on s’oriente plutôt vers 3°C en scénario business as usual, les rétroactions sont-elles plus difficiles à maîtriser ?

GLC : À 3 °C, il y a deux choses. D’abord, des projections du niveau de la mer se situent, à 2100, entre 0,50 et 1 mètre, et ensuite cela continue pendant des siècles. En 2300, par exemple, on se trouve probablement entre 2 et 7 mètres, mais on ne peut pas exclure 15 mètres par exemple. Outre ces projections, il y a en plus le fait qu’on ne peut pas exclure cet effondrement de l’Antarctique de l’ouest, qui serait un changement abrupt. C’est l’un des cinq risques clés mentionnés dans le « Résumé à l’attention des décideurs » du dernier rapport du Giec. Pour le moment, le scénario de base est que le niveau de la mer s’élève entre 0,5 et 1 mètre en 2100, puis qu’il monte à peu près d’un centimètre par an pendant quelques siècles, ce qui, quand même, va poser pas mal de problèmes, mais beaucoup moins qu’un scénario d’effondrement de l’Antarctique de l’ouest.

AE : Nos enfants connaîtront-ils un véritable changement de la carte terrestre à l’échelle des prochaines décennies ?

GLC : C’est le genre de questions auxquelles il est extrêmement difficile de répondre, car cela va dépendre des systèmes de protection mis en place dans les zones basses qui sont en dessous du niveau de la mer à marée haute. Soit on les protégera par de l’endiguement, soit on en laissera certaines être inondées et d’autres non. Il n’existe donc pas une réponse unique à cette élévation du niveau de la mer et, surtout, pas dans un monde où les côtes sont très fortement investies par les activités humaines. Nos enfants vont plutôt connaître des submersions à marée haute dans les ports lors des tempêtes, ils pourront connaître une érosion des plages accentuée. Donc les côtes vont changer, vraisemblablement parce qu’on ne pourra pas les protéger partout.

AE : Auriez-vous un ou deux exemples aboutis, en France, de gestion territoriale de l’adaptation ?

GLC : Les plans de prévention des risques littoraux, un outil pour limiter l’urbanisation des zones basses, sont une première mesure qui permet de limiter les risques. Pour les infrastructures actuelles, différentes options de protection sur la base d’un scénario de + 60 cm en 2100, qui remontent à une dizaine d’années, ont été prises et pourraient être revisitées. Le deuxième exemple, c’est l’action du Conservatoire du littoral, dont la mission est de conserver une part significative du littoral naturel sans pour autant maintenir le trait de côte sur sa position actuelle. Plusieurs expérimentations sont en cours autour du projet Adapto, qui vise à laisser les processus naturels faire évoluer le trait de côte. Cela implique beaucoup de concertation avec les élus et les habitants, la crainte principale étant que, lors d’une tempête, l’inondation du territoire du Conservatoire du littoral affecte finalement des habitations.

AE : Comment faire pour aller plus loin ?

GLC : Ce qui manque en France, ce sont des mesures préventives des submersions chroniques à marée haute qui devraient survenir entre les années 2030 et 2050. Se pose aussi la question des infrastructures critiques, dont s’est saisi le Giec, qui préconise des chemins d’adaptation. Il s’agit de séquencer les interventions d’adaptation. Exemple, la barrière de la Tamise, près de Londres : que faire en cas de 50 cm d’élévation du niveau de la mer ? Eh bien, il faut augmenter la capacité de rétention de la Tamise. Des procédures sont prévues jusqu’à 3 mètres d’élévation. Dans ce cas, la mesure consiste à installer une barrière estuarienne beaucoup plus en aval pour éviter que la tempête n’inonde des quartiers de Londres aujourd’hui protégés par un autre système de digues.

AE : Aura-t-on le temps de s’adapter ?

GLC : La question tient plutôt à la diversité des modes d’adaptation dans chaque territoire. Par exemple, en France, toute la zone de Calais, Gravelines, Dunkerque, déjà en dessous du niveau de la mer et poldérisée, nécessitera une protection renforcée. Et dans des zones, le recul du trait de côte n’est pas forcément tragique, comme l’expérimente actuellement le Conservatoire du littoral.

Ce qui pourrait compromettre ces scénarios organisés, ce serait une élévation du niveau de la mer très rapide. À ce moment-là, il pourra y avoir une relocalisation forcée, dans un futur assez éloigné, vers 2150 ou 2200, d’un grand nombre de zones, selon le scénario d’émissions. Le risque, c’est d’être pris de court en cas d’effondrement de l’Ouest-Antarctique, ce que met en avant le rapport du Giec. Construire des infrastructures, des digues et des polders, cela prend beaucoup de temps. L’héritage industriel suppose une adaptation anticipée. L’enjeu est de confiner ou déplacer des sites pollués, comme les décharges côtières ou les centrales nucléaires, avant leur submersion et avant que le prix des ressources et des énergies nécessaires à la réalisation de ces coûteux travaux d’ingénierie soient plus élevé.






Article publié le 20 mai 2022



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