l’Inrae et l’Ifremer dressent un vaste état des lieux des connaissances


Pendant deux ans, une cinquantaine d’experts ont étudié la littérature scientifique pour faire le point sur les impacts des produits phytopharmaceutiques sur les écosystèmes. Le bilan est inquiétant, mais des solutions existent pour l’améliorer.

Voici une étude qui tombe à point nommé pour éclairer les débats et l’action publique. Alors que le président français prépare sa « planification écologique » et que l’Union européenne étudie les révisions à apporter à son règlement Reach sur les substances chimiques dangereuses pour la santé et l’environnement, l’Institut national de la recherche agronomique (Inrae) et l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) publient, ce jeudi 5 mai, leur expertise scientifique conjointe, portant sur les impacts des produits phytopharmaceutiques sur la biodiversité et les services écosystémiques.

Commandé en 2020 par les trois ministères chargés de l’Agriculture, de la Recherche et de la Transition écologique, dans le cadre du plan Ecophyto, venant en complément d’une expertise de l’Inserm de 2021 sur les effets de ces substances sur la santé et d’une autre qui sera restituée, cet automne, sur les possibilités de régulation naturelle des bioagresseurs, ce travail a mobilisé 46 experts de 19 organismes de recherche. Pendant deux ans, ils ont dressé un nouvel état des connaissances sur le sujet, en passant en revue plus de 4 000 références de la littérature scientifique, dans une approche collective et pluridisciplinaire : écotoxicologie, chimie environnementale ou biologie, mais également économie, sociologie ou droit. La question de la biodiversité a été considérée dans toutes ses dimensions, structurelles et fonctionnelles, sur l’ensemble des espaces d’épandage (écosystèmes agricoles, des jardins et espaces verts) jusqu’à l’océan. Cette expertise couvre les produits phytopharmaceutiques de synthèse, naturels et de biocontrôle, ainsi que leurs éventuels produits de transformation.

Une propagation à grande échelle et sur le long terme

Concernant la contamination de l’environnement par ces produits, ce travail révèle une contamination plurielle « qui va toucher tous les milieux, impliquant une diversité de substances actives, de produits de transformation de celles-ci, d’adjuvants et d’écoformulants utilisés dans les formulations commerciales », détaille Wilfried Sanchez, directeur scientifique adjoint de l’Ifremer, l’un des pilotes scientifiques du projet. Les zones agricoles à proximité des lieux d’utilisation sont les plus touchées, mais la contamination se diffuse tout en se diluant jusqu’aux océans. « Ce qui ne l’empêche pas, pour certains produits, comme le glyphosate, de se retrouver dans certaines zones côtières, avec des concentrations de l’ordre du microgramme par litre. Soit 100 ou 1 000 fois plus que d’autres molécules », souligne Wilfried Sanchez. Tout aussi inquiétant : certaines d’entre elles, interdites depuis plusieurs dizaines d’années, comme le DDT, se retrouvent encore à des centaines, voire des milliers de kilomètres de leur lieu d’application, jusque dans les grands fonds marins, dans les sédiments et les organismes.

Une des causes majeures du déclin de certaines populations

 

Les produits phytopharmaceutiques sont une des causes du déclin de certaines populations
 

 

La part prise par les produits phytopharmaceutiques dans le déclin de la biodiversité reste difficile à mesurer, puisque d’autres polluants, comme les résidus de médicaments, sont également présents dans l’environnement et s’ajoutent à d’autres pressions telles que le changement climatique, l’exploitation des ressources ou la destruction des habitats naturels. Selon Stéphane Pesce, chercheur en écotoxicologie des milieux aquatiques à l’Inrae, autre pilote de l’expertise, les études permettent toutefois « d’affirmer, de manière robuste, que les produits phytopharmaceutiques sont une des causes du déclin de certaines populations ». Parmi celles-ci, on trouve les invertébrés terrestres, dont les insectes pollinisateurs, des coléoptères prédateurs de certains ravageurs, comme les coccinelles, mais aussi des oiseaux et les amphibiens. « Pour les invertébrés terrestres et les oiseaux, le dernier rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) fait état d‘un risque d’extinction à court terme de 9 à 15 % des espèces recensées en Europe. Nos travaux démontrent que certains produits phytopharmaceutiques actuellement présents dans l’environnement contribuent fortement à ce risque », commente Stéphane Pesc. Les invertébrés vivant dans les cours d’eau à proximité des cultures sont également fortement touchés. Leur contamination pourrait causer des pertes allant jusqu’à 40 % du réservoir d’espèces dans les zones géographiques les plus polluées par ces substances.

Des effets indirects qui s’ajoutent

Pour les experts, il est, par ailleurs, nécessaire de différencier les effets directs des effets indirects des substances. « Les oiseaux qui se nourrissent de graines vont être directement contaminés par les polluants. Ceux qui se nourrissent d’insectes seront impactés par la raréfaction de la ressource alimentaire en raison du déclin des populations d’insectes », explique le chercheur. La perturbation des organismes entraîne aussi des pertes d’orientation, une altération des capacités de vol, des déficiences immunitaires ou des changements préjudiciables de comportement. Enfin, le rôle écologique des espèces, leur contribution au bon fonctionnement des écosystèmes, doit aussi être pris en compte. C’est le cas de certains micro-organismes qui aident à dégrader les déchets, ou de végétaux qui fournissent des habitats et autres zones refuges à d’autres organismes, servant aussi de zone tampon face aux polluants. Deux facteurs clefs de résilience. « Ce qui souligne l’importance de la gestion des paysages et des sols », insiste Stéphane Pesc, qui note au passage un manque de documentation sur les conséquences de l’utilisation des fongicides et du cuivre sur la qualité de ces sols.

Dernier point abordé par le collectif : les effets des produits phytopharmaceutiques sur les services écosystémiques, autrement dit les avantages que les hommes tirent de la nature. Sur cette thématique, les études sont peu nombreuses, mais elles permettent cependant d’évoquer certains de ces services : la production de végétaux, la pollinisation et la lutte contre les ravageurs. Si la première profite de l’apport de ces substances, les deux autres subissent des effets négatifs. Si les experts n’ont aucun doute sur la dégradation de ces deux services essentiels à la production de végétaux cultivés, ils ont encore du mal à en évaluer l’échéance. « Nous avons par ailleurs un vrai besoin de recherche sur les autres services écosystémiques », souligne Wilfried Sanchez.

Des leviers efficaces

Pour réduire l’impact de ces pesticides sur les environnements, les experts distinguent plusieurs leviers. Outre une réduction des quantités utilisées et une meilleure prise en compte du vent ou de la pluie au moment du traitement, il est aussi possible d’agir sur les substances appliquées en favorisant, par exemple, le biocontrôle, basé sur l’utilisation d’organismes vivants. « Dans l’ensemble, les impacts sur la biodiversité sont plus faibles avec des effets généralement moins persistants », remarque Laure Mamy, chercheuse en sciences du sol à l’Inrae, troisième pilote de l’expertise, tout en soulignant un grand besoin de recherches complémentaires en la matière. L’évolution du matériel peut également contribuer à réduire les dérives, jusqu’à 75 % du produit, de même qu’une amélioration de la formulation pour alourdir les gouttes, par exemple. Enfin, une action au niveau de la parcelle, du sol et des paysages peut jouer un grand rôle : couverture du sol pour intercepter les pesticides, phytoremédiation, qui diminue de 10 % les concentrations, bandes de friche, haies, mares et bassins pour réduire ou capter les transferts de pesticide. « Aucun de ces leviers pris indépendamment ne permet de garantir un risque zéro de transfert de pesticides. Mais cette combinaison de leviers peut les limiter », conclut Laure Mamy.







Article publié le 05 mai 2022



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